La route est belle jusqu’à Dommartin. Les champs, toujours les mêmes pourtant, ne perdent jamais de leur charme. Au loin, le ciel s’assombrit, le temps promet d’être colérique. La ferme de la Pérouze se dresse au milieu des épis de maïs. Florian et Sarah, jeunes propriétaires de la bâtisse ont organisé un accueil en fanfare. La foule s’agglutine autour des musiciens, il fait bon vivre à Dommartin.

Pour la première fois, le FAT se mêle au Festi’Pérouze, deux festivals en un sur le thème de la transition biologique. L’étape est pleine de promesses, et ça se confirme en regardant le programme. Au centre de la ferme, La Grange se dresse, fière. « Nous sommes sur un ancien hameau du douzième siècle, explique Florian, imaginez de ce côté une chapelle, des douves par ici, un pont levis, peut-être même une petite forteresse ». Il y a trois ans, le jeune ingénieur agronome a le coup de foudre pour cet endroit, il en a fallu pourtant de l’imagination. « Il y avait des ronces sur tout le bâtiment, jusqu’au toit, les arbres poussaient même à l’intérieur, de la tôle partout…normal, c’était un ancien casse de voiture ». C’est fini maintenant, depuis quelques années, Florian et Sarah ont créé un maraîchage, des plantations d’arbres fruitiers et un poulailler. Ils vendent leurs produits sur les marchés, dans les magasins bio et à la « Ruche qui dit oui ». Au dédale de la ferme, près de la Grange, on lorgne les cookies, les tartes et les muffins, bio et locales, évidemment.

Soudain, des trombes d’eau viennent bouleverser nos visiteurs. Le festival s’immobilise et laisse la nature reprendre ses droits. Le soleil revient vite nous brûler la peau. C’est reparti pour les visites de fermes ; Blandine et Olivier embarquent un petit groupe dans leur voiture pour rejoindre la Ferme des Recornet. Le couple a fait la route depuis le Loir-et-Cher pour rejoindre le festival afin de comparer leur système de production. Adeptes d’une agriculture biologique, ils ont mis du temps à sortir du système conventionnel de leurs parents. « On ne peut pas reprocher à notre ancienne génération d’avoir produit, c’était après la guerre, ils mouraient tous de faim. Ils n’avaient qu’une chose en tête, c’était produire, produire, produire. Maintenant, il faut se tourner vers d’autres méthodes, mais on n’est pas vraiment aidé par la politique agricole actuelle, toujours surproductive, ça c’est clair ». En arrivant à la ferme des Recornet, on trouve Xavier Fromont au milieu de ses vaches limousines.

Il représente la quatrième génération sur cette exploitation, toute une histoire de famille. Xavier s’est converti au bio en 2010, la transition s’est accomplie tranquillement, comme un aboutissement. « Le changement s’est fait petit à petit, je ne crois pas aux révolutions. J’ai commencé par supprimer tous les produits chimiques et maintenant tout est naturel et biologique ». L’évolution des exploitations, « ça ne se fait pas en claquant des doigts», il existe un investissement financier et le regard des pères qui veillent, comme toujours… « Si tu échoues, t’es un peu la risée du coin ». Il mène bien son affaire Xavier, même s’il se sent un peu isolé, « le prochain éleveur bio est à 14 bornes quand même ». Mais il parle de son métier avec ardeur, de ses bêtes qu’il emmène à l’abattoir vingt jeudis dans l’année, de ses petits veaux qu’il castre grâce à un élastique posé sur les testicules de l’animal quelques jours après sa naissance. La peau n’est plus irriguée, le système s’assèche, on en fait des bœufs et non des taureaux, à la viande « trop forte en bouche ». « Ce qui manque ce sont des gens qui fassent le pas de l’élevage à la vente directe, qui ne passent plus par le système industriel. Heureusement les gens se ré-intéressent à ce qu’ils mangent, d’ailleurs on a un certain succès lorsqu’on organise des portes ouvertes ». Il est temps de partir, on se serre la poigne, laissant Xavier au milieu du bruit des cornadis, « à ce soir peut-être, au village du Festival ».

En route pour le Jardin des Bois, chez Catherine, herboriste et gemmothérapeute. « On va aller au fond du verger pour faire connaissance, et pour ceux qui veulent aller au petit coin, vous trouverez les toilettes sèches au fond du jardin. Il n’y a pas de porte, ici on reste ouvert sur la nature ». Tout est est joli, chez Catherine. Son potager est bien fourni, ses fleurs respirent, libres, et sa cabane en bois rappelle nos vieux souvenirs d’enfance. « Fille de paysan, j’ai une passion pour la terre, ça c’est inné. Et par mon mari je m’appelle « Dubois », comme quoi c’était écrit ».

« Les plantes poussent toujours au bon moment et au bon endroit ». L’ortie par exemple, arrive au printemps, après un hiver parfois difficile pour notre foi. Utilisez-en tous les jours, à toutes les sauces, les herboristes l’appelle « les toutes bonnes » tant ses bienfaits sont reconnus.
Comme dans tous les domaines, la cueillette possède ses règles. « D’abord, j’identifie ma plante, attention à celles qui empoisonnent, je ne cueille que ce dont j’ai besoin, un tiers du site en général, et je choisis mon lieu ». On en apprend des choses avec Catherine. Elle nous conseille de cueillir la menthe avant la floraison sinon elle devient toxique, le romarin est à utiliser pour soulager son foi, et ses colères intérieures, attention à la sauge, neurotoxique dans certaines conditions, la vigne vierge ici soulage les petites déformations articulaires. Décidément, le temps est capricieux et nous pousse à nous abriter sous la petite cabane de fortune. Adieu Catherine, et merci pour cette rencontre, la nature vous habite.

Départ pour la Ferme de Lusignat, Michel et Béatrice sont éleveurs de porcs, de vaches et de poulets de Bresse. Michel aime les belles bêtes et la viande de bonne qualité. « Pour ça, il leur faut de la place, bien les nourrir et les tuer au moment où elles sont matures ». Alors que le système industriel abat les animaux quelques semaines après leur naissance, ici « on ne mange pas des bébés ». Il leur faut bien quelques mois pour s’engraisser et offrir des morceaux de qualité. Chez eux, pas de section des testicules, on ne commercialise pas les mâles, point final. « Allez venez on a mis un petit vin blanc au frais », ça tombe bien c’est l’heure de l’apéro et Michel en profite pour nous faire déguster les produits de son exploitation.

Fini le petit blanc, on passe à la bière ! De retour au village, Jérémie nous enseigne la création de bière faite maison. Professeur de philosophie, il vient de se reconvertir pour monter sa brasserie. La Vérité, il l’a trouvée dans la cervoise. Jérémie, encore étudiant, apprend à concocter sa propre boisson, à l’heure où chacun sirote sa Kro il boit déjà sa bière bio. Ça prend du temps de se perfectionner mais « c’est hyper économique, après avoir rentabilisé ton matériel, t’es à 1 euro 50 le litre ». Jérémie broie du malt, du malt et encore du malt. Un peu de sucre ? « Ah non, je la garde pure, j’suis pas comme les belges ! ». Blonde, blanche ou ambrée, « la couleur c’est du ‘bullshit’, ça dépend seulement des malts que tu utilises. Ce qui nous intéresse c’est le type de levure. Je peux te faire une bière « blanche » avec du blé torréfié, mais ta bière elle sera toute noire ».

La nuit tombe sur le village, en levant la tête on retrouve Gonzo perché sur son chapiteau, alors qu’en bas les concerts font danser les villageois. Trinquons, à la vie bio, aux produits frais et aux crêpes de Festi Pérouze ! A peine arrivé et Dommartin n’est déjà qu’un souvenir. Les caravanes reprennent la route, l’air est doux, le temps est bon, Saint Maximin, nous arrivons.

Marion Gaufroy pour Fermes d’avenir