« Qu’est-ce qu’une rivière? Un trait d’union entre la montagne et la mer. Sans la mer, la montagne n’aurait pas de neige. Sans la montagne, la mer n’aurait pas de plage ou d’algues » commence Clément Sirgue face au groupe de curieux sur un banc de sable venu du Massif Central à la force du courant. La Loire est l’un des derniers fleuves sauvages d’Europe. Si la elle a échappé à l’endiguement, c’est que l’étendue de son bassin versant suscite beaucoup de marnage, c’est à dire des variations de niveau que Colbert et ses successeurs ont renoncé à contenir. Lors des crues, elle s’étale, aux hommes de se percher sur les coteaux. Grâce aux marais, à la vase, au sable, aux poissons et à tous les écosystèmes qu’il abrite, le fleuve filtre et rend l’eau potable. Plus le débit est faible, plus la filtration est fine, « sauf qu’aujourd’hui, tout s’accélère : les terres labourées sont de vraies passoires, irriguées en permanence, et les arbres coupés pour faire passer les tracteurs ne retiennent plus les sols qui glissent dans la Loire : elle n’a plus le temps de filtrer » explique l’homme qui en est épris.

Le plus long fleuve de France se porterait surement mieux si tous les champs étaient travaillés comme les 300 hectares d’Anthony Quillet, céréalier depuis 1990 et engagé dans l’agriculture de conservation des sols. Son créneau c’est le semi direct sous couvert végétal : ne jamais laisser le sol à nu, le recouvrir en couchant des cultures intermédiaires, semer directement après, ne jamais labourer. « Les gens pensaient qu’on allait à l’échec. Ils disaient qu’on était fous et foutus mais on est toujours là » raconte-t-il en jouant avec son couteau avant de continuer : « on a fait l’erreur de considérer le sol comme un support alors que c’est un estomac et moi aujourd’hui je crée du sol », du couscous dit-on dans le jargon pour faire référence à cette belle couche noire d’humus grumeleux pleine de verres de terre. Le semi direct sous couvert ça a l’air d’être le bon plan : « pour un hectare de blé, on utilise trois fois moins le tracteur, on économise du temps et du carburant. Si tous les agriculteurs faisaient du semi direct sous couvert, on diminuerait de 2/3 les émissions de gaz à effet de serre parce que c’est une technique qui permet de stocker du carbone ». Pourquoi tout le monde ne s’y met pas alors ? « Les agriculteurs sont bornés, moi j’ai eu la chance de voyager, de prendre du recul. Quand on était en Tunisie, mon père en mission me disait de sécher les cours pour qu’on aille voir Claude Bourguignon et ça a changé ma vie”.


Pourtant, Anthony n’est pas en bio et épand même un peu de glyphosate avant de faire lever son blé. Un gros mot sur le FAT, on est surpris. « Le glyphosate n’est pas forcément dangereux en lui même, ce sont les molécules qu’il y a autour pour le maintenir. Il tue juste les végétaux et pas les micro organismes » explique-t-il en ajoutant que la vie microbienne riche de son sol est un dépolluant efficace et que l’eau qui sort de son terrain est très propre. « Faire des céréales en bio sur grande surface est plus difficile que faire de l’élevage et aujourd’hui 6 familles dépendent de moi donc je ne veux pas prendre de risque. Mais je me rapproche du bio et je mets le moins de pesticides possible. Quand je maitriserai plus je franchirai le cap ». Sur sa terre sablonneuse, paillée et densément peuplée, le témoignage d’Anthony bouscule les idées reçues. Il y a quelques années, il a créé l’Association pour la Promotion d’une Agriculture Durable (APAD) et il aimerait bien être rejoint par des agriculteurs en bio « on a beaucoup à échanger avec ces gens là ».


Alors forcément, Anthony a été voir ses voisins de la Bourdaisière à Montlouis-sur-Loire. LA Bourdaisière, depuis le temps qu’on en parle aux gens pour leur raconter Fermes d’Avenir, parce que l’histoire dit que c’est sur cet hectare et demi que tout a commencé en 2014, derrière les grilles imposantes du domaine où nous accueille Xavier Mathias, un des penseurs de la microferme.
« Nos mains ont juste un rôle de présentation : madame la plante, voici madame la terre. L’eau c’est le mariage, elle chasse l’aire et unit les deux » explique l’entremetteur aux yeux qui brillent. « Notre métier c’est de produire des calories. Avec les énergies faciles on en consomme plus qu’on en produit, l’avenir c’est de s’en passer, d’autant que là où il y a du pétrole et de l’uranium il y a des conflits », voilà pour le cadre. Pour autant la ferme ne fonctionne pas en tout manuel : « un hectare c’est 7 personnes à temps plein » et à la Bourdaisière ils sont deux salariés et un vieux tracteur. Il faut s’adapter aussi et même si les aubergines ne poussent pas en Touraine, la demande est bien là, ils en produisent. « Au XIXème siècle on cultivait moins de légumes parce que c’est plus de travail. Les légumes agrémentaient les plats mais quand on avait faim on mangeait des céréales ou des légumineuses ». A la Bourdaisière, ils font aussi de l’insertion pour les plantes en situation d’exclusion : « On tient à remercier Beyoncé qui a beaucoup fait pour l’acceptation du chou kale. En France on disait que c’était pour les vaches et on avait du mal à en manger. L’avantage c’est qu’on le récolte feuille par feuille, à la hauteur de ses besoins ».


Autre curiosité, venue des Andes, la poire de terre. Easy growing et sans prédateur naturel sous nos climats, elle pousse merveilleusement bien. « La texture est super, le seul inconvénient est qu’elle n’a pas beaucoup de goût » s’amuse Xavier. D’un pied on en fait trois, il faut les échanger, c’est une plante qui va à l’encontre des logiques marchandes et des semences non renouvelables. Derrière chaque pousse de la Bourdaisière il semble y avoir une philosophie en fait. C’est que ce n’est pas non plus une ferme comme les autres : « On a une puissance de communication hors norme et une main d’oeuvre abondante avec les stagiaires par rapport aux autres maraichers et on ne veut pas être en concurrence avec eux. C’est pour ça qu’on travaille avec des grands chefs parisiens et qu’on cultive des légumes atypiques, en proposant à des maraichers locaux de les accompagner sur ces productions. C’est dans ce rôle là qu’on se sent à l’aise ».


De retour au village l’ardoise de l’accueil déborde de conférences. Sous le soleil de 15h, Etienne Compagnon nous parle de comptabilité en triple capital : une évolution qui a pour but d’intégrer les capitaux naturel et humain et de questionner la rentabilité du modèle agricole dominant en partant d’une contradiction simple : si on détruit le capital naturel, comment parler de profit ? Plus tard dans la soirée, le grand chapiteau abrite plusieurs centaines de curieux venus écouter un vieux couple de têtes chercheuses, Claude et Lydia Bourguignon, parler de leur mission : faire comprendre qu’on ne cultive pas en fonction des subventions de la PAC mais de son sol : « En France on a voulu jouer aux américains mais leur terroir est le même sur 300 kilomètres quand chez nous il change tous les 30 kilomètres ». Les Bourguignons c’est aussi une relecture de l’Histoire à travers des prismes délaissés par les chercheurs : « les Romains se sont suicidés avec le Tout à l’égout. Ils ont jeté le fumier à la mer et appauvri leurs terres ». Le Moyen Âge et sa fameuse pratique de défenestrer les matières fécales constituant quant à lui une époque de retour à la raison et à la fertilité des ceintures maraîchères périphériques.

Une dernière étape musicale aussi puisqu’un vieil ami de l’étape 4, pianiste maraicher, est venu nous refaire le coup des balles de pingpong dans le piano à queue et de l’improvisation qui vire en transe collective. Quand son concert se termine Gabriel Willem distribue des plants de basilic, des tomates et des tournesols. C’était plus classique avec Zhang Zhang, premier violon de l’orchestre de Monte Carlo, et plus écrit avec les Têtes Raides qui sont venus faire valser l’abat-jour de Ginette dans la nuit du FAT. Comme toujours, les plus militants se retrouvent dans le dernier chapiteau à s’éteindre : le bar. Ce soir plus qu’un autre, le staff danse, n’importe comment, infatigable. Bientard retentit LA chanson, celle qui, nul ne saurait vraiment dire comment, est devenue notre hymne : Le temps est bon remixé par Degiheugi et le FAT danse de plus belle jusqu’à réveiller le soleil.


17 septembre 2017 : gueule de bois. Dernier petit dej, les copains font des tournées d’au revoir les uns après les autres et nous on range Simone, la caravane, toujours sur ses deux roues après 3200 kilomètres. On tombe sur une gazette de Metz, la première étape. C’était il y a trois mois et on a l’impression que ça fait trois ans parce que le Fermes d’Avenir Tour c’est devenu notre vie. Vivre sur la route, refaire le monde tous les trois jours, toujours ensemble, coupés du rythme du reste. Même si on n’a jamais autant travaillé que cet été, aujourd’hui c’est la fin des vacances. La vie qu’on avait mise en pause rapplique comme les parents de 18h à la fin d’une journée anniversaire, en disant qu’il faut rentrer.


Il est encore difficile de dire combien le FAT a converti de conventionnels à la biodynamie, combien de paniers il a fait vendre aux AMAP et de combien de litres de roundup il a épargné aux sols . Pourtant ce matin, face à l’épandage de tendresse sur la pelouse de l’étape numéro 30, une chose est évidente : le FAT nous a changé, nous, et il a fait naître un groupe.


Je me souviens de la dernière visite que j’ai faite, le Jardin d’Alice, maraichage bio sur petite surface. Tout ce qu’il y avait dans mes notes sur les techniques agricoles, je vous l’ai déjà raconté. Ce dont je me souviens très bien, c’est du goût du haricot vert que j’ai croqué au gré d’une cueillette de fin de visite : sucré comme jamais. Plus que du sucre, il avait le goût de la récompense, le goût de son histoire, celle de la graine devenue haricot vert par le miracle de la nature et le travail de Guillaume, paysan depuis avril seulement, aussi avancé que nous il y a 5 mois, et qui assiste quotidiennement au spectacle grandiose de voir pousser ce qu’il mangera. On s’y met aussi ?


Clément Osé pour Fermes d’Avenir