« La bretonne pie noire est très intéressante : elle fait d’abord du muscle, se fortifie et ensuite donne du lait. Elle produit moins de lait mais elle est robuste et jamais malade ce qui fait que le litre coûte peu cher » expliquent Violaine et Sébastien Hauchamp qui transforment les 40000 litres de lait annuels de leurs 20 vaches. Ni une ni deux, le groupe passe à table devant les bottes de foin. La tome, les yaourts et le gwell, lait de pie noire fermenté, c’est maison et c’est quelque chose. Les douceurs sont vendues localement à l’école de voile, à un voisin restaurateur et sur le petit marche hebdomadaire, « l’inconvénient de l’insularité c’est que le travail est plus compliqué en cas de sécheresse, les nappes baissent et on doit importer des céréales, le transport est cher. Mais les avantages sont nombreux, on vend très facilement, sans intermédiaires, on connait très vite tout le monde et nos produits sont plus compétitifs que ceux du continent. Et c’est un cadre génial pour les enfants ». Vous avez dit insularité? Oui, les Hauchamps comptent parmi les 254 habitants de l’ile d’Arz, au milieu du golf du Morbihan.


Pour cette 27ème étape, on parlera de terre et de mer, c’était la bonne idée de Jean Francois notre organisateur local. On met les voiles sur le Joli Vent, un sinagot de 1958, typique du golfe du Morbihan, pour regagner Port Anna et les plus intrépides membres de l’équipage s’essayent au tirage de bords sous un grand soleil.


“Affalez le mas de misaine !” : on est arrivés à bon port et on file chez Nolwenn l’ostréicultrice installée depuis 9 ans à Séné. Juste après son DESS d’aquaculture elle signe chez un producteur d’huitres conventionnel, dans une écloserie, où on élève artificiellement des huitres diploïdes et triploïdes (hybrides). Si elles produisent plus de naissains, ils sont aussi plus fragiles « ils balançaient des antibiotiques dans le bassin ostréicole » raconte Nolwenn qui a vite décidé de changer de cap et de laisser ses huitres se développer avec le moins d’intervention possible. Première étape, le captage: les huitres libèrent des millions de larves qui viennent se fixer sur des collecteurs. Se nourrissant de phytoplanctons, les larves deviennent des naissins, grossissent et commencent à former leur coquille grâce à la transformation de l’oxygène, du calcium et du carbone.


Deuxième étape pour l’ostréiculteur : détroquer, c’est à dire détacher les naissins des collecteurs pour les placer dans des parcs à huitres où ils continueront leur croissance. Nolwenn pratique l’élevage sur estran : elle installe des poches remplies d’huitres sur des tables placées dans des zones immergées par la marée. Après au moins deux ans vient l’affinage, troisième étape : les huitres matures sont placées dans des cuves où l’eau est moins salée et riche en phytoplanctons. Enfin, la vente : « Quand les grossistes me demandent je leur dis non, mon travail ne nourrira pas quelqu’un comme toi » raconte Nolwenn qui a préféré ne pas dépendre des fluctuations de la criée et s’associer à d’autres producteurs pour transformer les produits. Comme ce soir au soleil couchant, elle propose des dégustations.


Si la formule marche bien, elle a quand même quelques préoccupations concernant son activité, plus que tout autre dépendante de la santé de l’écosystème : « Les petits ostréiculteurs sont en première ligne des changements climatiques. Avec la montée des eaux, des morceaux de côte vont disparaitre. Les huitres sont aussi très sensibles à la qualité des eaux, à leur acidité, qui dépend directement de ce qu’y rejettent les agriculteurs. C’est un métier dur mais c’est sur les parcs qu’on passe les meilleurs moments, quand on voit les huitres grandir, que tout ce monde là est vivant et pousse. Notre métier c’est de produire du vivant, quand les huitres meurent ou qu’on perd des naissins c’est difficile financièrement mais aussi psychologiquement ».


On creuse le lien terre – mer sous le grand chapiteau avec Joël Labbé, sénateur écologiste du Morbihan qui raconte que si la terre nourrit la mer, elle peut aussi la salir. Après avoir lu une étude sur l’impact des pesticides sur les phytoplanctons, base de la chaine alimentaire marine, il a créé un groupe thématique au sénat sur les pesticides marins.
Une des réponses aux maux de nos océans vient de ceux qui travaillent sur la terre ferme, comme Roger, le plus petit éleveur laitier de France. Dans son costume XIXème siècle, il explique son mode de vie avec une éloquence qui détonne : « Ma femme est chef d’exploitation, je suis son larbin. Nous avons 7 bretonnes pie noir qui pâturent sur nos 7 hectares. Nous dépensons 150 euros pour les courses tous les deux mois parce que nous sommes paysans au sens ancien du terme: nous produisons notre nourriture. Nous générons notre propre électricité et vivons dans une maison de 120 m2 que nous avons construite de nos mains pour 75 000 euros. La première économie c’est la dépense que je ne fais pas. Bien sûr, l’autonomie est très gourmande en temps, je suis aux 35 heures trois fois par semaine. Nous ne partons pas en vacances mais nous trouvons notre loisir dans notre travail. Sommes nous à plaindre? » A méditer.


L’intervention de Roger fait sourire Francis qui accueille le FAT dans la ferme familiale de 32 hectares de la Grée Michel. « Mon modèle n’intéresse personne, c’est celui de mes grands parents mais il nous permet de vivre heureux » explique-t-il pour commencer la visite, « Il n’y a pas grand chose à voir, nous avons 24 vaches. Nous sommes deux travailleurs à mi temps, ma femme et moi ». Une question arrive sur son exploitation, il réfute le terme, « quand je reçois les papiers administratifs je barre l’intitulé responsable d’exploitation et j’écris paysan, ça les surprend souvent ». Pendant qu’il caresse ses veaux, il explique qu’il laisse trois mois de repos aux vaches, « ce ne sont pas non plus des machines. Pour la traite, on arrête en décembre et on ne reprend que mi février, on décide de ne pas se lever : les prairies se reposent, les bêtes se reposent et les hommes se reposent ».


Avant il travaillait dans l’est de la France, « C’était en conventionnel, les vaches avaient des céréales plein la gueule, pour 10% de lait en plus on avait 20% de maladies en plus, il fallait leur donner des antibiotiques. La quantité d’emmerdes augmentait deux fois plus vite que la quantité de lait ». Aujourd’hui ils vendent à Biolait et il n’ont plus de patron : « Mon boulot est le même mais je n’ai plus de stress, je suis libre » et si les vaches sont malades, ils utilisent de l’homéopathie ou des huiles essentielles. A l’entrée des prairies, un écriteau « servez-vous » a été cloué à l’attention des vaches, « on ne les nourrit pas, ce sont elles qui s’alimentent. Sur la ferme on consomme une calorie et on en produit deux. C’est moins bien que le monde végétal où le rapport est de un à cinq, mais c’est mieux que le conventionnel qui consomme plus de calories qu’il n’en produit avec le pétrole. A ce moment là il faut rester coucher ». Histoire de clarifier les choses, il rappelle les mérites de chacun : « Le travailleurs numéro 1, c’est le trèfle, avec le soleil : il capte l’azote et le redonne aux autres plantes avec ses racines. Ensuite viennent les vaches, qui pâturent, et en troisième position, c’est nous ». Quand les conventionnels vont manifester avec des tracteurs à 100 000 euros ça le fait rire parce que c’est le prix auquel il a payé sa ferme, et celui auquel il la revendra parce qu’il n’y a pas à spéculer et qu’il faut que d’autres puissent s’installer. « On n’est pas dans une fuite en avant, dans le toujours plus, on est heureux avec notre petite ferme ».


Clément Osé pour Fermes d’Avenir