Mercredi 30 aout, 15h, ferme du Petit Chapelais, une vache pisse. Une nuée de journalistes et de photographes attendent. Un bruit de pneus résonne sur les graviers de l’allée, tout les regards se tournent vers la voiture qui entre dans la cour. Ce ne sont que les gendarmes en habit de parade, fausse alerte. Le Maire arrive, suivi du Député, ils serrent des mains pendant que d’autres serrent des dents. Le FAT a de la compagnie ministérielle, voilà Nicolas Hulot. La visite commence, chronométrée par la directrice de cabinet. Giles fait de l’élevage laitier, du maraichage et de la vente à la ferme. Il y a 21 ans, il entame la conversion en bio de l’exploitation pour lui « redonner du sens ». A la question des aides, Giles répond qu’il ne compte pas tellement dessus et préfère bien valoriser ses produits. « Et vous passer des intrants, c’est difficile? » demande Hulot, « Psychologiquement oui, au début, mais techniquement c’est de la rigolade ». Côté énergie, un grand bâtiment est entièrement couvert de panneaux photovoltaïques et la ferme vend autant que ce qu’elle consomme. « Pensez vous que votre modèle soit reproductible à l’échelle de la France ? » sonde le ministre. « Aujourd’hui pas toujours parce que l’homme est en compétition avec le carbone mais quand le prix des énergies fossiles aura augmenté, c’est sûr » explique Giles à un homme au regard aussi convaincu que préoccupé par les résistances systémiques à la transition.


De retour au village, installé à la ferme de Vieux Ville à la Prévalaye, conférence sous le grand chapiteau. « Dans le mot agriculture, il y a le mot culture et le principal verrou est culturel. C’est celui là qu’il faut faire basculer » déclare notre invité écologiste avant de continuer « Un des objectifs des Etats Généraux de l’Alimentation sera de faire du respect du sol une priorité. J’ai même proposer que cela fasse l’objet d’une directive européenne ». Après une dégustation au FATlab, le cortège redémarre et un ciel coloré se lève au dessus du village tandis que les premières notes cajun la Sugar Familly s’échappent du grand chap’.


Cette belle étape rennaise, nous la devons en partie à Mickaël Hardy, organisateur local et maraîcher à la Prévalaye depuis moins d’un an. Dur à croire quand on découvre les 5000 m2 de la micro-ferme intensive luxuriante qu’il a créé sur une ancienne friche pleine de ronces que lui a confié la ville. « D’abord il faut s’imprégner du lieu, comprendre comment un site fonctionne avec son environnement, sa faune, sa flore et aussi les gens qui le côtoient ». La première idée a été de créer un bocage pour introduire un microclimat, « les ormes permettent de réguler la chaleur » explique-t-il. Dans son jardin Mickaël n’arrose pas, fidèle au principe de sobriété de la permaculture, et pourtant les légumes s’épanouissent et ce sont peut être les plus grosses courges que nous ayons vues, « produire dans un jardin c’est aussi pour nourrir la terre et la biodiversité ». Il fait tout lui même, « être un paysan semencier c’est de la désobéissance civile » et il est déterminé. A la rentrée il ouvre une école de permaculture.


La pédagogie est au centre du projet de La ferme en Cavale. « On travaille autour de la question de la mort avec les enfants, on leur explique que le cochon fera du jambon. On leur parle de caca avec les toilettes sèches pour leur montrer que tout est cyclique » expliquent Lucie et Pierrick, deux animateurs qui se sont récemment lancés dans l’élevage de poules. On fait 50 heures par semaine, la moitié sur la ferme et l’autre sur la péda, c’était une condition pour se lancer ». Ils accueillent des enfants des centres aérés, des handicapés mentaux et organisent même des anniversaires à la ferme. « Le but c’est d’apprendre à côtoyer les animaux, ça se rapproche de l’éthologie » explique Lucie avant de nous faire traverser le chemin « Ici c’est l’espace cabanes. On s’en fout de faire des belles cabanes, il faut juste que les enfants fassent eux mêmes. On travaille aussi sur la prise de risque: faire du feu, manipuler des outils dangereux pour aborder la notion de prudence » , « Là c’est un peu le bazar il faut qu’on range la forêt » s’excuse Lucie qui a l’air de s’amuser autant que les gamins qui viennent.


Revenons à nos gallinacés : une poule vit de 5 à 8 ans. Les grandes années, elles pondent un oeuf par jour. Elles restent un an à la ferme en Cavale et ensuite elles partent soit à l’abattoir ou chez des particuliers qui leur envoient souvent des photos de leurs anciennes locataires. D’ailleurs, quand les 800 colocatrices sont installées et que la hiérarchie est actée, aucune nouvelle n’est acceptée sous peine de se faire tuer, direct. L’agressivité des poules est liée à leur manque de sang, elles sont végétariennes alors qu’elles aiment bien les verres de terre. Mais pourquoi les poules? « en 2015 on a eu une opportunité, on voulait faire de l’élevage et le poulailler existait déjà. Les poules c’est un assez bon plan pour se dégager du temps. On avait des débouchés assurés avec le magasin et la possibilité de fixer nos prix, ça nous a décidé ». Le magasin Brin d’Herbe regroupe 20 producteurs qui vendent en toute souveraineté et sans intermédiaires. Avec les moins de 30% d’achat revente, ils arrivent à offrir tout ce qu’on trouverait chez biocoop. Côté gouvernance, les producteurs qui font des heures de vente reversent moins à la structure que les autres, il faut pouvoir faire 3% du chiffre d’affaire du magasin pour venir intégrer les rangs des producteurs qui se réunissent une fois par mois et fonctionnent en commissions thématiques.


On découvre une autre forme de mutualisation à la ferme des P’tits Bregeons. Sur ce terrain de 2 hectares, 5 anciens colocs ont décidé de réaliser un vieux projet rêvé ensemble en fin de soirée sur le canapé du salon. Mais comme on nous avait souvent répondu, le facteur humain est le plus difficile à gérer alors on était curieux de savoir comment les P’tits Bregeons s’en sortaient. « Pour qu’on soit sur la même longueur d’ondes chacun a fait part de ses envies, on a fait des réunions pendant des mois. On est potes mais c’était hyper important d’avoir un cadre. On s’est beaucoup servis de modèles et d’outils de prise de décision ». En ce qui concerne la propriété, elle a été divisée en cinq, chacun sa part du gâteau. Les activités aussi ont été divisées, chacun son truc, sa spécialité, ses investissements, ses risques et ses décisions. Sauf pour les décisions importantes qui se prennent collectivement. « Etre ensemble ça donne une force de travail, un échange de compétences, une capacité de réflexion » explique Didier, le seul à temps plein sur la ferme et qui fait du maraîchage en permaculture. Quand on lui pose la question du temps libéré, ils répondent : « l’idée c’est de s’installer progressivement ». Les gains de temps viendront ensuite, quand la ferme tournera. Pour l’instant Didier travaille du Lundi au Samedi et parfois même plus, « je ne sais pas trop vu que c’est du plaisir ».


Clément Osé pour Fermes d’Avenir