Vasles, 23ème étape. C’est une première depuis le début du tour, les panneaux de direction qui indiquent la bourgade de 1600 âmes arborent un logo et un sous-titre : Mouton village. « On a pas mal bataillé avec la Direction départementale de l’équipement à l’époque » raconte Pierre Marie.

L’époque, c’est 1990, en pleine crise de la production ovine : les éleveurs français craquent face au déferlement de moutons néozélandais plus compétitifs. « À Vasles, pas de TER, de nationale, pas grand chose quoi, sauf de l’espace ». C’est à ce moment que Gilles Parnaudeau a une idée pour maintenir sa commune à flot avec ses commerces et ses services publics : tout miser sur le mouton, justement. Il remporte les municipales en expliquant que l’élevage des ovidés n’étant pas une activité intensive, elle requiert de la main d’œuvre. Si on garde les éleveurs gâtinais et qu’on en attire d’autres alors on fixe la population et on conserve la vie de notre village ». La stratégie moutonnière se concrétise par un parc à thème: Mouton Village, où des visiteurs audioguidés peuvent découvrir plus d’une vingtaine d’espèces venues des quatre coins du globe. On apprend notamment que le mouflon est l’ancêtre du mouton, que le Blackface d’Écosse est solitaire, indépendant et résistant et que le cochon Mangaliza fait aussi de la laine. « Quand on a vu les premiers cars de touristes se garer on n’en revenait pas » raconte encore Pierre Marie qui accompagne le groupe sur le même parcours que toujours.


A la Maison du mouton, un spectacle d’automates retrace nos milliers d’années d’histoire commune avec les quadrupèdes à laine. Les périodes de stabilité et de paix ont toujours coïncidé avec l’augmentation du nombre de ces brouteurs qui n’existent à l’état sauvage, c’est un indicateur de prospérité. Préserver les moutons à la fin des années 90, c’était devenu un combat, un symbole, « Mouton village c’était notre rêve, on y a cru, on a fait bénévolement des trucs pas possibles pour que ça existe » se rappelle Pierre Marie. Autre cheval bataille : l’école de la Laine. C’est un certain Gilles Parnaudeau qui nous fait la visite.


Première révélation pour les novices, la différence entre la laine et les poils c’est que la première a des écailles, ce qui lui permet d’être filée et feutrée. Il y a autant de laines que de races de moutons. Les laines qui piquent, c’est mieux pour les tapis, c’est parce qu’il y a des poils ou que la laine est épaisse, on mesure ça en micron, c’est à dire en millièmes de centimètres. Les laines qui frisottent, c’est bon signe, signe que l’animal était en bonne santé. La meilleure laine, c’est à dire la plus fine, pousse sur les épaules et les flancs. La teinture, c’est Odette qui nous montre, elle fait bouillir des plantes dans des marmites, la tanaisie donnera son coloris orange à la laine.


Le mardi, beaucoup de retraités viennent tricoter ensemble ou tisser sur les métiers de l’école, c’est un endroit où on se retrouve. Côté formations : 1000 heures dispensées par an, entre 30 et 50 personnes sur des durées allant de 1 à 140 heures « ce n’est pas énorme mais des gens viennent de loin » conclue M. Parnaudeau à propos de la petite institution.


A quelques kilomètres de la place de l’église de Vasles, Isabelle veille sur un troupeau de 31 chèvres et de boucs mohairs dans le bois de la Praille. Elle a retardé la tonte pour la visite et ses compagnons sont plein de laine. Ça fait vingt ans qu’elle a quitté Poitiers avec son mari pour se mettre au vert, renouer avec ses convictions, suivre le fil rouge du tricot pour se ressourcer et on dirait bien que ça a marché. A la boutique les articles sont d’une douceur qui respire l’amour des bêtes. « L’avantage de la laine c’est qu’on peut travailler avec les mâles et les femelles, on garde tout le monde » et elle les garde bien : soins préventifs, huiles essentielles, homéopathie et analyses de crottes sont fréquentes. Le but c’est que le groupe atteigne 60, le maximum pour rester autonomes en foin et en pâturage. « Vous avez des salariés ? » demande un visiteur, « Non, j’exploite mon mari ». Les chèvres c’est du boulot et même si elle confie la transformation à un atelier florentin, la confection à des artisans ailleurs en France et que ses bons produits coutent bonbon, à la fin il ne reste guère plus qu’un peu moins d’un smic, et beaucoup de passion.


Alors quand on a demandé à Pierre Marie pourquoi le nombre de mouton avait reculé, il a abordé la concurrence d’autres producteurs, le manque de repreneurs et la PAC, qui octroie comparativement très peu de subventions aux pâturages face aux autres cultures. Du coup c’est plus intéressant de faire du maïs que des moutons. « Mais on va se battre » envoie l’ancien Maire. Vive les moutons !


Clément Osé pour Fermes d’Avenir