A deux pas du majestueux parc de Majolan, au nord de Bordeaux, les chapiteaux se montent dans la cour de la Vacherie qui n’en n’est plus une. Si les mangeoires de l’étable sont toujours là, l’espace est désormais peuplé de festivaliers qui se régalent de gazpacho et de lasagnes végétariennes sorties du four traiteur du FATlab. Deux mîmes en combinaison agricoles déambulent à la surprise des tablées et des retardataires qui finissent un concours de palet vendéen ou se fendent la poire à scier des buches pour la boulangerie qui fume du pain. DJ set digestif et voilà une belle journée.

Avant, Elise travaillait dans une agence immobilière et restait travaillée par une envie d’entreprendre. Elle germe finalement dans un retour à la terre, ou plutôt un aller simple. Brevet Professionnel de Responsable d’Exploitation Agricole (BPREA), stages, prospection foncière : elle est lancée. L’idée c’est de mêler tourisme et agriculture, deux matières qu’Elise connait bien. Il y aura de la cueillette, un magasin de producteurs, 140 poules, un gîte, un parc à visiter avec des animaux, un bistronomique avec un chef étoilé qui ira se servir sur les deux hectares en bio gérés par Olivier, son ancien maître de stage. « On bossait tous les deux dans une ferme de cueillette en conventionnel et c’était trop industriel, on en a eu marre, on s’est retrouvés là dessus ». L’objectif c’est d’accueillir 30 000 personnes par an, un modèle de ferme à visiter où le maraichage est essentiel sans pourtant être la principale source de revenu.

Retour dans les Jalles (« cours d’eau » en gascon) au domaine biodynamique de David, néo-rural lui aussi, ancien architecte d’intérieur. Le déclic intervient en 2012, à la lecture du Jardinier Maraicher de Jean Martin Fortier, « J’ai vendu mes magasins en trois mois ». Il est aussi allé passer son BPREA mais « pas grand intérêt si ce n’est le diplôme et les aides ». David s’intéresse à l’agriculture depuis son enfance : il a grandi avec un lymphome non hodgkinien contracté à cause du glyphosate. « Je me souviens très bien de cette odeur sur les vignes ». A l’adolescence il trouve ses réponses spirituelles dans l’anthroposophie, cette méthode d’aborder la nature humaine développée par Rudolph Steiner, le même qui donnait ses 8 conférences sur la Biodynamie en Pologne en 1924 et dont nous avions beaucoup entendu parlé en Alsace. Les préparations homéopathiques pour les plantes et le calendrier lunaire font partie du quotidien de David : « je regarde le positionnement de la pleine Lune et je fais un rétroplanning pour les semis, les plantations et les récoltes. Le calendrier permet de structurer notre activité et d’éviter les gelées bien souvent ». Il paye le label Demeter mais pas de logo sur les étiquettes, « 80 % des sols sont pollués en France on ne peut pas certifier à 100% la pollution zéro », du coup c’est juste pour la méthodologie agronomique : David est un puriste.

« Au début les voisins étaient méfiants, puis ils ont commencé à discuter en voyant que j’avais un tracteur et à me raconter ce que faisaient leurs arrières grands parents. C’est surtout ça qui m’intéressait », explique-t-il en confessant que son rêve serait de retrouver la structuration du sol de la fin du XIXème siècle : pas de labour, des arbres fruitiers, des buttes de 40 cm, juste du bon sens paysan. D’où le bon espoir de se débarrasser de son tracteur qui l’oblige à une certaine largeur par endroits. Cette petite mécanisation n’est pour lui pas du tout efficiente, « si on était 10, on pourrait, à pied, passer au bon endroit au bon moment ». Dix c’est le bon nombre pour David et il revient souvent à ce chiffre d’or pour l’exploitation. Son but c’est de rassembler dix porteurs de projets, tous différents, pour mutualiser les compétences, apprendre les uns des autres et se dégager du temps en se remplaçant : « on voudrait aller vers une structure coopérative ». Bientôt dans l’équipe : un cultivateur de spiruline, un chevrier, un éleveur laitier et un semencier. « Le but c’est de faire 300 paniers à 30 euros » parce que oui, toute la production est écoulée via des AMAP dans le bassin d’Arcachon et c’est la diversité qui prime. Sur ses 7 hectares, plus de 600 variétés poussent et « le soir de la livraison il y a souvent des messages sur le groupe whatsapp des adhérents qui demandent quels légumes ils ont dans leur panier et comment les cuisiner » s’amuse David. Quand on lui parle rentabilité, il répond « je ne spécule pas sur la terre, je veux produire des légumes qui soient nutritivement bons et sains, le reste ça ne m’intéresse pas ». Il ne se formalise d’ailleurs pas de ne pas avoir touché les aides bio de la PAC depuis 2015.

La PAC (Politique Agricole Commune), c’est Benoit Biteau qui nous en parle le mieux. Après un court historique de la reconversion des compagnies d’armement dans l’agriculture chimique et mécanisée accompagnée par le plan Marshall, il explique que la PAC lancée en 1962 avait pour but de redonner son indépendance agricole à l’Europe et de juguler la fluctuation des cours engendrée par les surplus de l’agriculture mécanisée. Du coup, quand on produit trop, on fait des stocks pour réguler l’offre, mais, problème, à un moment on est obligé de jeter parce qu’on en a trop. Avec la réforme des aides compensatoires, on change de système : la dérégulation des marchés et la vente des produits agricoles aux cours mondiaux entraine un manque à gagner pour les agriculteurs : on les subventionne par type de culture : un céréalier de maïs touchera par exemple 450 euros par hectare et par an. Le modèle pousse donc à avoir toujours plus de surfaces pour avoir toujours plus d’aides. « Ce sont les exploitations les moins vertueuses qui sont subventionnées et ce système entretien des logiques cannibales ou les agriculteurs se mangent entre eux » continue-t-il. Face à ce constat, le deuxième pilier de la PAC est mis en place pour rémunérer les exploitations respectueuses de l’environnement, il représente 10% de l’enveloppe de la politique agricole, premier budget de l’UE (43%). Pourtant, « il y a possibilité de faire d’autres choix avec la PAC », comme en Autriche où elle a été orientée vers le bio avec un complément législatif.
Et puis il nous a raconté l’histoire de Munich.
Contexte: France, 2011, un rapport de la Cour des Comptes explique qu’on dépense entre 54 et 91 milliards d’euros par an pour la dépollution des cours d’eau, dont la pollution est majoritairement attribuable aux pesticides utilisés dans l’agriculture conventionnelle, en grande partie subventionnée par la PAC qui représente 11,5 milliards d’euros par an pour l’hexagone. A Munich, ils décident de couper court au cercle vicieux: dans un rayon de 50 kilomètres autour de l’agglomération, il n’y aura que du bio. Pour les conventionnels deux options : conversion où indemnités et expropriation, solution violente mais intéressante financièrement. Au bout de quelques années, la pollution des eaux est devenue marginale. A en comparer les factures d’eau de la capitale bavaroise et la facture moyenne française, une mesure préventive est 27 fois moins couteuse que de traiter les eaux après coup.
Alors forcément une main se lève pour demander comment ça se fait qu’on continue comme ça et le monsieur à moustache embraye sur les complicités entre les syndicats agricoles majoritaires et les firmes agrochimiques qui font signer tant de pétitions sur internet, « Le grand perdant c’est l’agriculteur qui est investit de la mission divine de nourrir 9 milliards d’individus et à qui on fait croire que la seule façon c’est d’acheter les produits de ces firmes et d’irriguer sans cesse. Or les difficultés économiques engendrées par ce modèle sont la première cause de suicide des agriculteurs, ils sont pris à la gorge ».
Benoit Biteau était vice-président de la Région Poitou Charente et il est toujours conseiller régional mais il est surtout agriculteur. Il a repris les 150 hectares de son grand père qui faisait du maïs en conventionnel et les a transformé en une exploitation bio sur grande surface : pas d’irrigation, pas de laboure, semi sous couvert végétal, agroforesterie, autosuffisance en engrais. Légumes, céréales, variétés anciennes, il couche l’engrais vert avec sa moissonneuse et sème directement après, tout en respectant les associations de culture. Le résultat c’est que c’est viable, calculs à l’appui. « Il y a même plus de rendements qu’en conventionnel sur la même surface, mais comme ce n’est pas de la monoculture on ne peut pas vraiment comparer les chiffres ».
Benoit Biteau nous appelle à nous mobiliser, pour que le débat agricole devienne un débat de société, il est grand temps.

Clément Osé pour Fermes d’Avenir