Les cyclistes ont été braves. Les derniers des 118 kilomètres parcourus depuis Poucharramet, c’était des collines. Sur celle d’Orion c’est la planète de Lacaze aux Sottises, l’association qui depuis 9 ans fait vibrer le Béarn par les arts de la rue. Le festival s’installe sur le terrain de leur ferme construite à la révolution française et malgré le crachin qui nous crachera dessus sans répit ou presque, les curieux sont venus nombreux voir sous la grange la compagnie L’oiseau Manivelle et son spectacle de marionnettes, écouter du jazz manouche sur fond de panorama champêtre et rire des comédiens venus ponctuer les témoignages de fermiers dans la grande salle du château d’Orion.
Au bout d’un lotissement lambda, un chemin de terre descend. Entre les feuillages on aperçoit un mandala luxuriant . Quand Christian et Odile ont récupéré ce terrain au milieu d’un cirque de verdure, il y avait des ronces partout. Aujourd’hui, les 5 hectares sont un havre de paixrmaculture : le couple a la main verte. Ils font du bio depuis 30 ans combiné à de l’insertion et leur engagement est palpable : « Cet endroit c’est ce que nous désirons. On ne sait pas jusqu’à quand on aura la force d’en prendre soin mais on continue » et Christian d’ajouter « J’aime monter des projets qui marchent et passer à autre chose. Si ça ne marche pas, je m’acharne ». Leur créneau c’est l’agriculture intensive, « avec 1000 m2 on on veut dégager un smic » et ça donne le sentiment de rouler aussi sereinement que les serres mobiles en contrebas.
Chez Sabine, fondatrice de Lait Ptits Béarnais c’est en bonne voie. Elle a repris l’exploitation de ses parents, producteurs laitiers en conventionnel pris à la gorge par les exigences de rendement toujours supérieures et les prix toujours plus bas. Pour survivre et pour l’éthique, elle est passée au bio, sortie de la coopérative qui ne défendait plus les producteurs pour vendre les fromages qu’elle fait avec ses 25 normandes en circuit court avec un micro réseau, « les super fermiers » et directement aux clients. C’est la seule façon de fixer ses prix, « dans le fond les aides ça me débecte, c’est une honte de toucher plus en subvention que ce qu’on arrive à gagner ». C’est une femme qui marque par sa sincérité : ce qu’elle dit, elle l’a éprouvé. Sortir du conventionnel c’était aussi améliorer sa relation aux bêtes. Elle nous raconte que changer son rapport aux animaux c’est changer son rapport à soi même. C’est un échange d’énergie, un cheminement. Sans grande surprise, elle rappelle aussi que « pour faire bon, il faut faire petit » et la phrase prend tout son sens à la dégustation.
Ce ne sont pas Léa et Ben qui nous diront le contraire. Ils sont jardiniers. La différence avec le maraicher c’est qu’ils ne vendent pas leurs produits mais comptent « juste » subvenir à leurs besoins primeurs de la meilleure façon qui soit. Alors qu’il explique au groupe la symbolique permacole de la spirale de culture, une détonation retentit dans le beau paysage, « c’est le voisin, il a lu dans Le Chasseur français que les canons à gaz étaient efficaces contre les renards ». Il n’arrose pas les tomates, il fait juste du paillage pour que le sol retienne l’eau, « on reproduit le système le plus aboutit écologiquement : la forêt. Plus c’est vert, plus ça se décompose vite, plus c’est ligneux et sec, plus c’est lent ». Avec Ben on révise les bases : si les biodéchets sont bruns, souvent ils produisent du carbone en se décomposant. Si ils sont verts, ça donnera de l’azote. Ils cultivent du quinoa par militantisme, en plein Béarn, parce que la demande mondiale de quinoa a explosé et que l’emballement des cours mondiaux a privé les boliviens de la base de leur alimentation. Dans leur jardin il y a beaucoup de plantes perpétuelles, c’est à dire celles qui se ressèment toutes seules et qui demandent peu de travail, « la nature c’est l’abondance, c’est l’homme qui a inventé la rareté ». Du coup il faut laisser faire au maximum la Pachamama et Ben a plus peur du manque d’activité biologique du sol que des champignons et des bactéries : « on donne à manger au sol et le sol nous donne à manger ».
Nourrir le sol pour qu’il nous nourrisse, c’est un peu l’idée de Félix aussi et celle de l’agriculture de conservation des sols qu’il pratique sur ses 55 hectares. La problématique, par rapport aux petites exploitations en permaculture, c’est qu’on ne peut pas importer la richesse du sol, ce qui d’ailleurs a pour effet d’appauvrir ceux qu’on prélève, il faut donc la créer sur place. Son idéal c’est « l’autofertilité du sol » et il mise sur le couvert végétal. Pendant ce cours passionné de biologie on apprend notamment qu’avant de planter des céréales il faut faire un couvert de légumineuses tandis que les protéaginteux préfèrent les graminées. Ce qui importe c’est le coefficient d’humification, quand l’engrais vert devient humus, et le coefficient de minéralisation, quand l’humus produit les minéraux qui nourriront les cultures. Et quand on s’y prend bien comme dirait Félix, « ça commence à être assez sympa au niveau des résultats ». Il passe avec le tracteur uniquement pour coucher sa couverture végétale mais ne laboure pas, il fauche, au moment du remplissage du grain. Il faut toujours laisser un maximum de biomasse au sol, c’est un investissement pour les années à venir. « La terre ne devrait jamais être exposée au soleil car l’oxydation appauvrit les sols » explique-t-il aussi. Son terrain est un laboratoire à ciel ouvert, il expérimente toute la journée, il joue presque. Récemment il a essayé le pâturage tournant dynamique : on laisse les bêtes brouter abondamment un petit espace et on les déplace, elles agissent comme des tondeuses de précision et c’est même parfois plus efficace que l’ensilage pour produire de la biomasse, sans rien faire. Félix n’est pas issu du monde agricole et pourtant sa curiosité insatiable lui a valu d’être le lauréat du prix de l’agroécologie 2017. Chapeau bas.
Clément Osé pour Fermes d’Avenir