Dans une contrée où l’agriculture conventionnelle domine, quelques initiatives durables pointent leur nez. A deux pas de la rigole du canal du Midi, une prairie aux grands cyprès accueille une première conférence entre les agriculteurs du coin. Le maire commence : « Il n’est pas question de bannir l’agriculture conventionnelle, ce n’est pas un gros mot, les deux sont complémentaires ». Deux mondes se rencontrent. Il n’est pas plus question de jeter la pierre à ceux qui ont beaucoup investi et doivent rembourser leurs dettes par de hauts rendements que de faire des compromis sur les perturbateurs endocriniens apparus avec l’agriculture chimique. Ce soir tous les agriculteurs sont représentés et discutent.

 

On commence par Les Moulins de Perrine. Une fratrie fait tourner l’affaire : pas moins de 160 hectares de céréales et légumineuses. Tout cela est transformé sur place en pains, gâteaux, pâtes, farines, huile de colza et tourteau. Un pari risqué : au moment de l’installation, il fallait choisir où regrouper les activités de la ferme. Le père tranche pour un grand champ plat, convertible en piste de décollage pour son nouvel amour, l’ULM.

 

Leur positionnement : faire des produits de qualité en assurant une excellente traçabilité. C’est à cause du conditionnement qu’on retrouve pesticides et conservateurs dans les produits, puisqu’on les en asperge pour le stockage. Ici « agriculture raisonnée » a un sens, le stockage de la farine est fait dans des silos aérés : « on mange nos produits, on mange nos pains, donc on fait gaffe ». La famille était pourtant en bio sur 10 hectares à ses débuts, mais « on avait tous les inconvénients, du bio et du conventionnel ». Et comme il fallait choisir, les dettes contractées pour les 6 ans à venir, les investissements déjà fléchés et les techniques difficiles à maîtriser ont fait pencher la balance.

 

Chez la ferme de Cabriole, le raisonnement est similaire. « on s’approche le plus du bio, mais on n’y est pas, parce que c’est trop contraignant ». Les 67 hectares permettent de faire le foin, et aux 16 vaches et 140 chèvres de paître. Traite tous les jours, le lait des bêtes est transformé sur le site en fromage. Les artisans du lieu inventent les noms et les recettes que nous découvrons dans la fraîcheur de la boutique qui sent fort comme il faut : le Cathare, le CaBrie, le Cabriou ou encore le Cayrou…

 

 

 

Plus bas dans les plaines, la Mondinote a franchi le pas du bio. Geneviève avait lancé la ferme en horticulture, pour produire des fleurs coupées. Les pivoines et quelques feuillus comme la myrte et le laurier sont toujours là, mais avec la fatigue du métier madame a laissé les rennes de l’exploitation à Frédéric qui l’a convertie au maraîchage. Les nombreuses variétés de tomates anciennes s’épanouissent en parfumant les serres chapelles. Dehors le long de grands filets noirs, un verger pousse petit à petit, au bout de 7 ans les pommiers commenceront à donner. Mais Fred est patient, il a aussi fait le pari des chênes truffiers, qui devraient bientôt donner du travail au chien !

Histoire de se remettre du soleil de plomb, on opte pour une orgie de tomates : l’ananas, la russe, la rose, la zébrée et un assortiment de toutes celles qui nous ont narguées pendant la visite. On croque à pleines dents et le jus dégouline sur les mentons. Merci Fred.

Une autre famille entend vivre de sa terre, tout en préservant les plaines où elle a grandi. Deux frangins et un copain se sont installés sur la ferme familiale, rebaptisée “Retour à la terre”. Ils expérimentent le : « on n’arrose pas, ce qui vit, vit. C’est la loi de la nature ». James en est convaincu  » on a tous les outils pour vivre confortablement, donc il faut juste s’en saisir ». Et dans ce berceau de l’agriculture conventionnelle, le champs devient le terrain de la diplomatie : « il faut pas s’aventurer à discuter de ça un soir avec un verre dans le nez. Il faut juste montrer que ça marche ». L’agriculteur voisin suit avec attention leurs expérimentations.

 

 

 

Aux Jardins d’Harmonia, Gamaliel Astruc et sa mère ont fait le même choix. En bio depuis 2009 sur quelques hectares, ils s’essayent aussi à la permaculture “ plus il y a de permaculture, moins il y a besoin d’eau”. L’humus est le héros de l’histoire, il agit comme une éponge. Ici, beaucoup d’amour : la mère nous explique les « pouponnières », véritables serres dans la serre où les jeunes plants sont protégés des intempéries. Quant aux adultes, c’est musique classique et discussions quotidiennes pour un bon développement.

Sur cette étape plus que les autres, à la frontière entre deux agricultures, on a compris que tout l’enjeu de la révolution agricole est qu’elle soit une transition.

 

Lou Perpes pour Fermes d’avenir