On y pensait depuis longtemps au soir où on allait voir Pierre Rabhi, ce petit monsieur à bretelles qui a mis les mots justes sur nos convictions et qui avait dans le fond un peu inspiré le Fermes d’Avenir Tour. C’est ce soir sous le grand chap’.

On passe la première partie de la soirée avec Paul Ariès et son éloquence professorale : quand il nous parle d’alimentation, on passe à table et on se régale.
Entrée : le constat initial n’est pas enchanteur : des aliments restructurés et inertes, des « néfastes food » un peu partout. « On n’ose presque plus se souhaiter bon appétit, on a envie de se souhaiter bonne chance ».
Plat : l’historien rappelle que manger c’est plus qu’une recherche de satiété. « Les plats que nous partageons sont des symboles. En Chine, les couples consomment des mets de forme ronde parce que c’est le symbole de l’amour et la pizza s’est imposée parce que sa forme invite au partage ». L’alimentation est éminemment politique nous explique-t-il : « les boissons fermentées ont été très vite réservées aux hommes qui communiquaient avec les dieux, elles sont devenues un privilège ». Ce qu’on mange nous définit. Depuis les gaulois, le gaspillage est un signe d’opulence, de richesse, un marqueur social. Aux pauvres les aliments qui poussent sous terre et donc proches de l’enfer, aux riches les oiseaux qui volent près du paradis. Quant à la cuisine française, elle a été inventée sur ordre de Louis XIV et « schématiquement, c’est de la cuisine italienne avec des sauces ».
Dessert : Avec Paul Ariès, on apprend que la pâtisserie est une forme d’opposition à l’obscurantisme religieux parce qu’elle est faite de lignes droites et rationnelles, « vous mangez de la géométrie ». Il ne nous reste qu’à faire la révolution agroalimentaire et cela se fera « en montrant que ce n’est pas un renoncement mais un pas vers plus de jouissance » parce que comme dirait Gilles Deleuze : « seul le plaisir est révolutionnaire ».
PS : entrée – plat – dessert, c’est le service des Lumières : structurer son repas, c’est structurer sa pensée.

Le chapiteau est plein à craquer, le public scrute les entrées. Pierre Rabhi apparait au milieu d’un silence ému. La chanson du gosse né dans le Sahara, grandi en Bourgogne et ancien ouvrier spécialisé, beaucoup l’ont déjà entendu mais ils sont venus réécouter les mots justes, humbles et drôles du sage paysan. « J’ai été sensibilisé à la vie très tôt » conclue-t-il après avoir raconté l’histoire de l’orphelin éduqué entre islam et christianisme puis entre les philosophes qui, « eux non plus, n’étaient pas d’accord ». Ce grand curieux apprend vite à se faire sa propre idée, « l’intelligence nous préexiste, elle n’est pas humaine. Une graine est formidablement intelligente et pourtant elle n’a pas été à l’école ». Son constat n’est pas plus reluisant : “une humanité qui baigne dans toujours plus d’abondance en passant à côté de l’essentiel : le bonheur, et qui donne plus d’importance à la mort qu’à la vie”, en témoignent les budgets militaires et le peu d’efforts déployés pour endiguer la disparition de la biodiversité sur « notre oasis immense au milieu d’un désert astral ». L’économie telle qu’on l’entend est une prédation légalisée : « Quand le lion a faim, il tue une antilope mais il ne décime pas un troupeau pour faire des stocks et vendre aux copains ». Un jour qu’il travaillait à la société générale, M. Rabhi s’étonne de se faire un nœud coulant de pendu en mettant sa cravate, il fait fausse route. Ouvrier spécialisé, il en revient aussi « 11 mois de comas, 1 mois de réanimation, troquer sa vie contre un salaire ». Son équilibre il le trouve en Ardèche en s’installant avec Michelle, « dans un appartement de 30 hectares ». La vraie performance c’est celle de la simplicité. « Cultiver son jardin, c’est un acte politique », mais ce n’est pas tout, « on peut manger bio et être un sale type. C’est le facteur humain le plus important, il faut tous qu’on essaye d’être des braves gens », et toute la salle de penser qu’elle en a un juste devant elle.

« Ma reconversion je la dois aussi à Pierre Rabhi » nous raconte Frédéric. Il était comptable et il a claqué la porte, « à force de voir la carotte j’ai fini par vouloir la semer ». Depuis 4 ans il travaille un lopin de terre en bordure de nationale où il n’y avait que des ronces. Il y a des trucs récupérés un peu partout mais c’est un bazar plein de principes : il contrôle tout ce qui reste sur le terrain. : le crottin de cheval c’est bien mais ça dépend de ce qu’ils ont mangé. Les anti-inflammatoires se retrouvent dans le sol et à la fin dans les tomates. « Sur le papier, tout pousse. Dans la réalité c’est parfois différent, on se fait la main et la quantité augmente, aujourd’hui j’en vis et je veux montrer que c’est possible ». Frédéric respecte profondément son jardin, quand il arrache une plante il lui demande pardon, « je suis pour la non violence avec les plantes » et le jardin lui rend en luxure.

A la ferme des saveurs, Christophe et Nelly ont aussi appris sur le tas. Au début ils vendent des melons sur le bord de la route, puis ils échafaudent un projet de maraichage puis d’élevage bio de chèvres après avoir joué à j’aime ou j’aime pas sur une feuille de papier. « On a avancé en écoutant les gens autour de nous ». Enfin pas tous, ceux qui les inspiraient, pas trop ceux qui leur disaient que leur projet était fou, quand Nelly leur parlait de respecter les cycles lunaires pour planter, « on me regardait comme une sorcière sur un balai. Pourtant personne ne nie l’action de la Lune sur les marées. Les hommes veulent aller sur la Lune mais ils oublient l’influence qu’elle a sur la Terre. La biodynamie c’est voir ce qui ne se voit pas à l’œil nu ». Ouvrons l’œil.

Clément Osé pour Fermes d’Avenir