Du haut de sa colline, la basilique de Saint-Maximin nous surveille ; le Fat s’installe, au bruit des cigales, et plante ses pinces dans la terre sèche provençale.

Première visite, nous arrivons au hameau de David Bruzzone, situé au bout d’un chemin sinueux et rocailleux. « Au moins, je sais que vous êtes motivés quand je vous vois arriver». Ancien cuisinier, David possède désormais une cinquantaine de ruches. Mais les récoltes ne sont pas très conséquentes, puisqu’il n’utilise aucun produit chimique, tout est naturel chez David, surtout son sourire. « En arrivant, je suis tombé amoureux du lieu, pas de voisin, pas de chemin ». La vaste forêt s’est transformée en un superbe lieu de vie, aménagé avec sa femme, « plus forte que Goliath ». Aujourd’hui ils sont autonomes en électricité, en eau, pas de loyer à payer, pas de facture à régler. « Mais c’est un travail de psychopathe que j’ai fait ici, et en attendant je vivais dans une caravane qui prenait l’eau ». C’est en rencontrant sa femme qu’il s’est passionné pour les abeilles. « Mais c’est pas facile tous les jours l’apiculture», en partie à cause du taux de mortalité, un tiers des ruches chaque année. Le varroa, parasite venu d’Asie, est un fléau dans ce domaine « comme si un lapin s’accrochait à notre cou pendant des jours ». David travaille aussi avec sa mère, ensemble ils transhument les ruches dans la montagne, parce que « c’est comme les moutons, faut les emmener là où il y a de quoi manger ». Au milieu de ses abeilles, David témoigne aussi d’un autre mode de vie. Il sent que les mentalités changent « mes potes qui étaient dans le commerce rêvent de monter leur petite ferme, même mes grands-parents comprennent qu’il faut changer de rythme de vie ». L’assemblée est moins optimiste, mais il insiste « ma fille vient de naître il y a un mois, j’ai envie d’y croire ». « J’sais pas vous, mais moi ça me fait rêver » lance un jeune homme en grimpant dans la voiture du retour. Il sait piquer le cœur des gens, David.

Nous quittons notre apiculteur pour la Ferme d’une jeune indienne, perchée entre les collines et les fleurs des champs. Si Wilmary était une abeille, elle serait reine. Les mains tendues vers les arrivants, elle nous reçoit avec sa couronne de fleurs et son large sourire. « Ah mais c’est génial tout ce monde, allez-y, venez, approchez vous ! » A 22 ans, elle quitte la Colombie, son pays natal, pour rejoindre les indiens d’Équateur « et s’inspirer de ses ancêtres ». Elle arrive en France pour mettre en pratique les bases d’une agriculture respectueuse et autosuffisante. Notre petite troupe se réunit autour d’elle, déjà conquis par tant de grâce et de beauté. « Vous saviez que la musique aidait les plantes à se développer ? Elles sentent les vibrations, elles donnent des fruits bien plus consistants. Je vais vous montrer, on va partager ce moment ensemble ». Partager, c’est son maître mot à Wilmary : transmettre son savoir acquis aux côtés de ses pairs et témoigner de son amour de la terre. « Il faut retrouver une dynamique familiale en France, recréer une communauté agricole, travailler en harmonie avec ses partenaires, les agriculteurs sont trop isolés aujourd’hui ».
Elle invite les participants à se mettre en ligne, et se glisse derrière chacun en tapant sur son tambour. « Si tu cries, si tu t’énerves, ta plante va sentir la vibration ».

Après ce prélude musical, Wilmary nous invite à visiter sa yourte, située un peu plus haut. «On grimpe en silence s’il vous plait, pour mieux s’imprégner de la nature » dit-elle en prenant la tête de la procession. Le lieu est chaleureux, chacun s’installe, les jambes croisées, « coucou ça va toi ? » demande-t-elle à une sauterelle de passage, « les indiens disent qu’à chaque fois que tu croises un animal, c’est parce qu’ils veulent te délivrer un message. J’essaie toujours de me demander ce que ça peut être ». Assise en tailleur, Wilmary est intarissable sur sa passion, en particulier la biodynamie. Si nous cultivons notre jardin en fonction des phases lunaires, nous respectons la terre : plus de production et moins de maladie. Mais c’est pas toujours facile de dépendre de la nature, il faut aussi faire fructifier son fonds de commerce « je dis à la graine, ‘pardon mon amour, il faut que je te plante, moi aussi je dois vivre’ ». On laisse Wilmary dans son petit paradis, que certains retrouveront peut-être, « quelqu’un veut m’accompagner chez les indiens en décembre prochain ? »

De retour au village, on croise Reynald, appliqué à écrire le menu du jour sur son tableau noir. « Je mets quinoa aux tomates ou quinoa tomaté ? » Reynald a quitté ses montagnes d’Ardèche et son restau bio pour rejoindre le FatLab, tout en créant sa société AliBaBio. Il faut que le menu soit lisible et qu’il donne envie. Pour ça, Reynald a sa technique : « Tu vois, je mets ‘salade verte et rouge’,on se demande ce que c’est, y’a forcément quelqu’un qui va me demander, moi j’ai envie de sentir les gens concernés par ce qu’ils mangent ». Dès 8h du matin, les petites mains s’activent pour préparer le déjeuner, avec les produits frais des maraîchers du coin, que Reynald et son équipe sont allés chercher. C’est pour ça que c’est si bon, le Fat Restau, et que l’on entend souvent « tu l’as cuisiné comment ton gaspacho ? ». Ce qu’il préfère Reynald c’est la cuisine de saison où tu t’adaptes au lieu, au produit, au climat. « C’est quoi le plus joli, crudi-lentilles fraîches ou salade de lentilles ? » on soupçonne Reynald d’être un poète.

Pendant que l’on déguste notre samoussa ‘courgettes aubergines persil’, le convoi se prépare, le Fat continue son propre voyage. C’est pas loin Marseille, juste la porte à côté.

Marion Gaufroy pour Fermes d’avenir